« Il y a un point commun à tout ce que nous appelons l’art; mais lequel? Ce n’ est pas esthétique; j’ai vu un jour un gars posé au sol lors d’une foire du Minnesota jouer Roméo et Juliette en utilisant un mégot de cigarette et une capsule de bouteille pour les personnages principaux. Et j’ai vu Roméo et Juliette interprétés par des acteurs shakespeariens en costumes d’époque, et les deux fois, ce « ça » dont je parle était là. Ce « ça » ancien est ce que j’appelle une « image ».
Par image, je n’entends pas une représentation visuelle, je parle de quelque chose qui ressemble plus à un fantôme qu’à une image ; cela semble vivant, sans signification fixe, c’est contenu et transporté par quelque chose d’inanimé – un livre, une chanson, un tableau – tout ce que nous appelons une « forme d’art ».
Les images sont également contenues dans certains objets auxquels les jeunes enfants s’attachent profondément, comme une certaine couverture. Un enfant ne peut supporter de s’en passer. Comment un vêtement peut-il devenir si étroitement lié au bien-être d’un enfant que son absence l’empêche de dormir ? La couverture contient désormais un objet avec lequel l’enfant interagit comme s’il était vivant. Comment a-t-il pu se retrouver dans la couverture ? Comment a-t-il été placé là ? Pourquoi avons-nous la capacité innée d’entretenir une relation interactive soutenue avec un objet/une image bien avant de savoir parler ? Quel type d’interaction a lieu ? »
Linda Barry
Lynda Barry, née en 1956 dans le Wisconsin, est une dessinatrice, auteure, illustratrice et enseignante américaine. Figure importante de la bande dessinée alternative, elle commence à publier à la fin des années 1970 Ernie Pook’s Comeek, une chronique dessinée qu’elle poursuivra pendant près de trente ans et dans laquelle elle explore notamment l’enfance, les relations humaines, les blessures et les étrangetés de la vie quotidienne.
Étudiante à l’Evergreen State College, elle rencontre une enseignante déterminante, la peintre Marilyn Frasca, auprès de laquelle elle commence à travailler autour d’une question qui ne la quittera plus : qu’est-ce qu’une image ? Comment apparaît-elle en nous ? Quel rapport existe-t-il entre la main, la mémoire, l’imagination et notre capacité à raconter ?
Au fil des années, son travail dépasse ainsi largement la bande dessinée. Lynda Barry s’intéresse de plus en plus au processus créatif lui-même, et particulièrement à cette faculté très naturelle qu’ont les enfants de dessiner, raconter et inventer sans se demander constamment s’ils savent « bien » le faire — une liberté que beaucoup d’adultes perdent en grandissant.
Sa pédagogie cherche justement à retrouver cet endroit. Dans ses ateliers et dans des livres comme What It Is, Picture This, Syllabus: Notes from an Accidental Professor ou Making Comics, elle mêle écriture, dessin, mémoire, mouvement de la main et imagination. Il n’est pas nécessaire d’être artiste pour dessiner, ni écrivain pour écrire. L’enjeu est moins de produire quelque chose de réussi que de remettre en mouvement une capacité créatrice que nous possédons souvent encore, quelque part.
Depuis 2013, elle enseigne la créativité interdisciplinaire à l’Université du Wisconsin–Madison, où elle a également développé l’Image Lab pour explorer les liens entre image, créativité, apprentissage et différents domaines de connaissance. Ses cours réunissent des étudiants issus de disciplines très diverses : l’art y devient moins une spécialité qu’une manière de chercher, de penser et d’apprendre.
Son travail a reçu de nombreuses distinctions, notamment plusieurs prix Eisner, son entrée au Eisner Hall of Fame, et en 2019 une prestigieuse MacArthur Fellowship, attribuée pour l’originalité de son œuvre et de son enseignement autour de l’image et de la créativité.
Ce que je trouve particulièrement beau chez Lynda Barry, c’est finalement cette idée toute simple : la création n’appartient pas seulement aux artistes. Dessiner, écrire, raconter, faire apparaître une image sont aussi des moyens profondément humains de penser, de se souvenir, d’explorer et de donner forme à ce que nous ne savons pas encore tout à fait dire.
Et c’est précisément ce qui rend Syllabus si particulier : elle n’enseigne pas vraiment comment faire de l’art ; elle cherche les conditions qui permettent à quelque chose de vivant d’apparaître.

