Erin Gruwell

L’empathie, une relation basée sur les similitudes

Erin Gruwell commence à enseigner en 1994, en Californie. Jeune enseignante, elle se retrouve face à une classe d’adolescents issus de milieux particulièrement difficiles, dans une école de Long Beach marquée par les tensions raciales et la violence. À son arrivée, beaucoup de ces jeunes sont agressifs, désintéressés par l’école et déjà considérés par une partie de l’institution comme des élèves dont il ne faut plus attendre grand-chose. Certains vivent dans la logique des gangs, avec leurs appartenances, leurs rivalités et des haines parfois héritées bien avant qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.

Erin les observe et comprend peu à peu quelque chose d’essentiel : derrière la violence, la provocation ou le désintérêt se trouvent des adolescents profondément blessés par leur histoire. Beaucoup ont grandi au contact de la violence, des meurtres, de la prison, du deuil, de la pauvreté ou de la peur. Derrière leurs comportements se trouve aussi une histoire marquée par le désespoir.

À contre-courant des méthodes traditionnelles, elle entreprend alors de déplacer leur regard. Elle les oblige à sortir progressivement des groupes auxquels ils s’identifient et crée dans la classe des situations où ils doivent se rencontrer. Les bureaux sont disposés de manière à favoriser les échanges : il ne s’agit plus seulement de regarder l’enseignante et d’écouter un savoir descendre vers eux, mais aussi de se regarder les uns les autres.

À travers des discussions, des exercices et des jeux autour de leurs expériences, quelque chose d’extraordinaire commence à se produire. Erin Gruwell les amène à découvrir non plus seulement ce qui les sépare, mais ce qu’ils ont en commun.

Celui que l’on croyait radicalement différent a lui aussi perdu quelqu’un. Celui que l’on considérait comme un ennemi connaît lui aussi la peur. Derrière des appartenances différentes apparaissent les mêmes blessures, les mêmes colères, les mêmes besoins d’être reconnu, aimé, respecté ou simplement entendu.

C’est là que réside, à mes yeux, l’une des grandes intelligences de sa pédagogie : elle ne demande pas à ses élèves de s’aimer. Elle crée les conditions pour qu’ils puissent se reconnaître les uns dans les autres.

L’empathie ne leur est donc pas enseignée comme une valeur morale abstraite. Elle devient une expérience.

Peu à peu, les frontières commencent à bouger. Ils rient ensemble, se parlent, s’apprécient. Ils découvrent qu’ils peuvent comprendre quelque chose de ce que l’autre a vécu parce qu’ils connaissent eux-mêmes la souffrance, la peur, la colère ou le sentiment d’abandon. Ils avaient tant en commun sans le savoir.

Erin Gruwell élargit ensuite ce mouvement. Après avoir découvert leurs similitudes entre eux, les élèves commencent à découvrir celles qui les relient à d’autres êtres humains, dans d’autres lieux et à d’autres époques.

C’est alors que la littérature — la matière qu’elle était justement venue enseigner — peut véritablement entrer dans leur vie.

Les livres ne sont plus des objets scolaires étrangers à leur réalité. Ils deviennent des miroirs et des passages. À travers des récits comme Le Journal d’Anne Frank ou Zlata’s Diary, consacré à l’enfance pendant la guerre de Bosnie, les élèves découvrent que des êtres humains apparemment très éloignés d’eux ont connu la peur, la violence, l’injustice, l’exclusion et le besoin de survivre. L’histoire des autres commence à résonner avec la leur.

La profondeur de sa pédagogie tient peut-être précisément à ce mouvement : partir de l’expérience de l’élève pour l’amener progressivement vers l’expérience humaine universelle.

Durant cette période, Erin rencontre de fortes résistances au sein de l’institution scolaire. Elle prend plusieurs emplois en parallèle afin de pouvoir acheter elle-même certains des livres qu’elle souhaite mettre entre les mains de ses élèves : non pas n’importe quels livres, mais des textes susceptibles de leur parler, de faire écho à ce qu’ils connaissent et d’ouvrir, depuis cet endroit familier, une porte vers autre chose.

Puis elle leur propose d’écrire.

Chacun reçoit un journal dans lequel il peut raconter ce qu’il a vécu, librement. L’écriture devient pour beaucoup un lieu où déposer ce qui n’avait parfois jamais pu être raconté. Elle permet de mettre des mots sur l’expérience, de prendre une certaine distance avec elle et, surtout, de découvrir que sa propre histoire mérite d’être entendue.

Ces journaux donneront naissance à The Freedom Writers Diary, publié en 1999.

Grâce au travail d’Erin Gruwell, mais aussi grâce à l’engagement des élèves eux-mêmes, les quelque 150 jeunes qu’elle accompagnera — ses « Freedom Writers », les « écrivains de la liberté » — poursuivront un chemin scolaire que beaucoup pensaient hors de leur portée.

Il y a dans cette expérience une très vive intelligence du cœur, mais aussi une véritable intelligence pédagogique.

Erin Gruwell n’a pas commencé par demander à ces jeunes de correspondre à ce que l’école attendait d’eux. Elle a commencé par chercher l’endroit où une rencontre était encore possible.

Elle a relié l’expérience personnelle à celle des autres, puis l’expérience du groupe à la littérature et à l’Histoire.

Et peut-être est-ce là l’une des leçons les plus profondes de son travail : avant de pouvoir apprendre ensemble, il faut parfois commencer par découvrir que, sous nos différences, quelque chose de profondément humain nous relie déjà.


Erin Gruwell, née en 1969, est une enseignante américaine connue pour le travail pédagogique qu’elle a développé avec les Freedom Writers. L’expérience de sa classe a notamment donné naissance à l’ouvrage collectif The Freedom Writers Diary et a inspiré le film Freedom Writers.


Film inspiré de son histoire :

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